Centre du patrimoine immatériel à Sfax

Ecrit par : Fatma Kobbi Boussetta

Nous ne pouvons parler de la ville de Sfax sans évoquer son effervescence artisanale, ni rappeler son art de table et rituel du marché. Il est presque impossible d’imaginer «aïd ilFitr » à Sfax sans la fameuse « charmoula » aux poissons salés ou encore une fête de mariage sans l’exceptionnelle tradition du « tanguiz alhout » (Saut sur le poisson). D’innombrables traditions et pratiques sont à l’origine d’un patrimoine vivant sfaxien, un héritage riche, fait d’arts et de savoir-faire qui se doit d’être protégé contre une homogénéisation mondiale de plus en plus accrue.

Et parce qu’il ne s’agit guère d’un legs immuable mais plutôt renouvelable et cumulable, un centre du patrimoine immatériel à Sfax fait l’objet d’un déclencheur de mémoire mais aussi d’un lieu de recréation donc de réflexion et d’échange. Ce produit architectural, né de la culture sfaxienne de par son essence immatérielle se veut une image de la ville, une vraie icône urbaine. Quel emplacement répondra donc aux aspirations tant urbaines que symboliques d’un tel projet ?

En parcourant la ville de Sfax, le visiteur ne peut s’empêcher d’être tout de suite capté par la zone de « Bab Jebli », zone caractéristique et dynamique de la ville. C’est que toutes les voies et radiales routières affluent et partent de ce noyau. Nous parlons d’un nœud urbain, rattachant la médina au reste de la ville nord.  le lot 23A, Situé en position charnière en face des remparts nord de la médina mais aussi faisant partie du  plan d’aménagement de « Sfax Eljadida », s’offre comme l’assise idéale pour la réception d’un projet du 21ème siècle. Ce projet même  se voit en tant que projection de la matière socioculturelle à l’extra muros de la médina, entité originelle de la ville. Les parcours chargés d’odeurs, de gestes , de manières ou encore de méthodes de travail se prolongent alors au-delà des remparts pour aboutir à une place exclusivement piétonne, une  plateforme dépourvue de nuisances routières et de stationnements anarchiques. Une parcelle de l’avenue des martyrs sera projetée au niveau inférieur au dessous de la place et une aire de stationnement est à envisager dans la partie sous-sol du projet. Rattachant ce dernier à la médina, la place réunit ainsi le souk kriaâ ( souk du poisson) à la mosquée Sidi Lakhmi, deux éléments phares de la ville. Ne serait-il donc pas pur épanouissement  de passer au marché juste après la prière du vendredi !  

Nous dirons que Le centre du patrimoine immatériel voudra non seulement créer des lieux qui répondent à des pratiques et rituels mais aussi peindre des habitudes à l’intérieur de ces lieux… Le temps d’une minute, d’une heure, d’une journée fait interagir le passager avec des artisans en action, ces générateurs de savoir-faire, ceux qu’on appelle « trésors humains vivants ». Nous parlons d’exposition vivante interactive, d’espaces de formation, de démonstration artisanale, de pratique culinaire, de lieu de manifestation périodique tels des festivals ou des journées thématiques. Le patrimoine génère ainsi de l’inédit, participe à la vie courante du sfaxien, fait désormais référence à la mémoire créative de la ville. 

Ces espaces s’organisent autour de placettes qui composent le projet, desquelles s’émergent des tours, éléments signalétiques de ce dernier, des tours qui rappellent le « borj », image moteur de l’architecture sfaxienne. C’est que ce prototype est omniprésent aussi bien dans les remparts de la médina que dans les maisons de villégiature. Ces « Borjs » présentent le foyer d’exposition virtuelle, une sorte de restitution spatiale de scènes ou de traditions à l’aide de moyens audiovisuels. Le visiteur immergé dans la scène ne reçoit plus le patrimoine dans des images figées collées au mur mais le sent, le vit, le comprend, le reçoit à travers le temps et l’espace. Ce patrimoine aussi vulnérable qu’impalpable projette tout aussi une portée économique à travers des espaces de vente du produit artisanal, de consommation gastronomique ou encore de lieu de débat et de documentation… C’est dire que « dans identité, il y a aussi rentabilité »

Enfin, nous dirons que le centre du patrimoine immatériel de Sfax, de par sa nature dynamique et interférente tend, non seulement à esquisser une identité tout en mouvement mais aussi, à réconcilier la sphère urbaine avec une société en harmonie. Telle est l’architecture, un art engagé pour un monde en pleine mutation.