Médina en danger : le cas de Sfax / Opinions Magazines p 34-35

Ecrit par : Fatma Kobbi Boussetta

Médina en danger: Le cas de Sfax

Balade ou bousculade, difficile de qualifier son parcours au sein de la médina de Sfax. Semblant protégée derrière ses remparts, elle exerce une magie extraordinaire sur le passant, qui s’y attarde pour sentir ses odeurs, écouter ses discours et découvrir ses mystères. Mais cette fascination s’accompagne souvent d’une sensation d’irritation et de malaise, causée par la densité des flux, chassant tout exotisme de l’espace. L’état délabre du bâti, au pied des ruelles étroites, laisse souvent paraitre des façades relookées ≫de baies vitrées et de néons. Telles sont les multiples facettes d’un joyau patrimonial laisse a la merci de la mondialisation et d’un développement économique effréné.

Certainement, il serait répétitif de souligner la valeur matérielle de la médina de Sfax en tant que témoin rare de l’urbanisme arabo-musulman, avec son tissu, peu modifie, et considéré comme le plus orthogonal des plans des médinas maghrébines. De plus, la position centrale de sa grande mosquée nous renvoie à la configuration de la première cité arabo-musulmane : la Koufa. La médina dénombre  six monuments classes patrimoine national de la Tunisie : on peut citer les remparts, datant du IXe siècle, la grande mosquée et nombre de minarets.

Mais la médina de Sfax ne s’évalue pas seulement par sa typologie urbaine ou sa richesse architecturale. Elle se traduit tout aussi par les séquences, le savoir-faire, le mode de vie, les échanges, etc. En somme, par le vécu au quotidien des différents sous-espaces qui en font le corps : le commerce, l’artisanat et l’habitat représentent désormais ses trois figures. Certaines se sont développées à travers le temps au détriment des autres.

En effet, l’investissement des cites nouvelles, la réaffectation des maisons en locaux commerciaux ont accélèré la dégradation des habitations et ainsi la paupérisation des quartiers résidentiels au sein de la médina. La hiérarchie urbaine est désormais défigurée, ce qui rend difficile la desserte ou la circulation. Autres pratiques nouvelles, autres problématiques : le dynamisme du commerce met en danger l’activité artisanale au prix de l’ouverture de la médina vers la logique de l’économie de marche. Comme l’écrivait le Dr Achour dans son "Rapport d’expertise : la médina de Fès ":  "La médina est victime de son propre succès comme ville basique." L’activité artisanale, alors qu’elle en était le poumon vivant, se retrouve aujourd’hui délaissée. Encore une fois, l’équilibre urbanistique est rompu par l’expansion de l’activité commerciale sur les différents quartiers. Le savoir-faire est menace. Le patrimoine immatériel aussi.

Aujourd’hui, la hiérarchie des espaces est perdue et le paysage urbain est sans harmonie. La médina de Sfax est menacée de se transformer a jamais en un énorme souk, dynamique certes, mais appauvri en production de valeur, une valeur purement et étroitement immatérielle. Pourtant, nul doute que la médina de Sfax, dans son ensemble, est un patrimoine a valoriser et sauvegarder. Elle cristallise notre identité à travers son espace mais aussi l’évolution de son espace à travers le temps. La médina n’est pas uniquement l’intra-muros, c’est aussi son rayonnement au-delà des remparts. Et c’est en essayant de s’y introduire que l’on constate que la vue est brouillée par la densité du trafic et l’anarchie du stationnement. La sonnette d’alarme est depuis belle lurette tirée : il faut procéder à la réhabilitation de cette entité urbaine et ses alentours . Aujourd’hui encore, la médina de Sfax reste toujours sur la liste indicative du patrimoine mondial. 

Avons-nous vraiment besoin de la classifier pour la sauvegarder ? Les réglementations sur papier suffisent-elles pour protéger et valoriser un lieu, un monument, une mémoire ? Ou bien doit-on plutôt éveiller les consciences à l’égard de leur patrimoine ? 

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